Fin 1982 sort l’album Play Blessures qui marque la rencontre d’Alain Bashung et de Serge Gainsbourg, mais aussi de la chanson française avec la cold-wave.

Alain Bashung aurait pu ne jamais apparaître parmi les grands noms de la chanson française. L’Alsacien n’a obtenu son premier succès qu’après quinze longues années de galère. “Gaby Oh Gaby !” résonne dans tous les postes de radio au cours de l’été 1980 et se vend à plus de 800.000 exemplaires. L’état de grâce se poursuit avec “Vertige de l’Amour” et l’album “Pizza”. Bashung devient une tête connue, qui intéresse aussi le cinéma tant pour ses talents de compositeur que pour sa gueule de comédien.

Mais lorsque le succès fut venu, notre chanteur se trouva fort dépourvu. Alain Bashung a une haute idée du métier qu’il pratique et supporte difficilement cette image de faiseur de tubes qu’on lui a assigné. Il trouve refuge dans l’alcool et n’est plus hanté que par des pensées suicidaires. Une seule issue s’ouvre à lui : un changement radical dans l’approche de la musique, celle où il se reconnaît pleinement.

Alain Bashung entre au studio Vénus à Longueville avec Manfred Kovacic (claviers, saxophone), Olivier Guindon (guitare), François Delage (basse), Philippe Draï (batterie, percussions). Le groupe enregistre plusieurs morceaux que Bashung, faute de textes, interprète dans un premier temps en lavabo, ou en yaourt, c’est-à-dire à coup d’onomatopées. Le groupe s’est surtout attaché à la musique et à explorer des sonorités parfaitement inédites. Les morceaux sont d’une noirceur absolue, basée sur l’expérimentation de sons synthétiques propre à la cold wave anglaise, encore peu utilisée dans la chanson française.

Lorsque l’enregistrement des musiques est terminé, il reste à Bashung à poser des textes. Il s’est séparé de Boris Bergman, son parolier à succès et cherche une nouvelle collaboration lorsqu’il est appelé par Serge Gainsbourg. L’homme à tête de chou sort lui aussi d’un succès énorme avec deux albums reggae qui l’ont extirpé de son statut de chanteur confidentiel. L’homme était jusqu’alors plus célèbre que ses chansons. Comme parolier, il a surtout travaillé avec des femmes, à l’exception d’Alain Chamfort pour deux albums et un tube, Manureva.

Serge Gainsbourg traverse lui aussi des moments difficiles. Il s’est tout juste séparé de sa compagne Jane Birkin et a été très affecté par le scandale de sa Marseillaise adaptée en reggae. Les deux hommes ont pour point commun une certaine timidité, un gros penchant dépressif et un goût immodéré pour l’alcool. Ils parviennent toutefois à travailler ensemble en parfaite harmonie. Bashung amène des idées à travailler et Gainsbourg cisèle des textes sur mesure.

Les premiers mots de cette collaboration donnent le ton : “J’dédie cette angoisse à un chanteur disparu, mort de soif dans le désert de Gaby, respectez une minute de silence, faites comme si j’n’étais pas arrivé”. Bashung indique clairement qu’il tourne la page de ses récents succès. Le faiseur de tubes est mort. Le texte fera le début de “J’croise aux Hébrides”.

Les deux hommes se mettent d’accord pour écrire des textes le moins explicite possible. “Volontaire”, qui deviendra un des morceaux phares de l’album, évoque les désirs d’auto-destruction et les pulsions de suicide : “N’essayez pas d’m’éteindre, j’m’incendie volontaire”.

L’album aurait dû s’appeler “Apocalypso”, un mot-tiroir à l’origine de la pochette où l’on voit le chanteur jouer du tam-tam au milieu des flammes. Mais peu avant la sortie, il apprend qu’un groupe américain, The Motels, a récemment sorti un album du même nom. Celui de Bashung sera finalement intitulé “Play blessures”, combinaison de mots issue du titre “Lavabo”.

L’accueil de l’album est aussi froid que l’ambiance générale des morceaux. Le grand public attendait plutôt une suite à “Pizza” et ses tubes “Vertiges de l’Amour” et “Rebel”. Les critiques taxent l’album de suicide commercial. Volontairement obscur et difficilement accessible, « Play Blessures” sera un échec en termes de ventes.

Il restera toutefois un album référence dans la carrière de Bashung. Le chanteur passe du statut de chanteur à tubes à celui de compositeur exigeant. L’album est aujourd’hui considéré comme un modèle et une influence majeure pour de nombreux artistes, de France et d’ailleurs.

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