Station Porte-des-Lilas à Paris. Une chanson qui occupe les esprits. Que reste-t-il de Serge Gainsbourg, du poinçonneur et des p’tits trous ?

J’ai la tête comme un juke-box. Mon esprit est programmé pour y diffuser une playlist sur mesure selon l’endroit où je traîne mes guêtres. J’arpente les rues de Toulouse avec la voix de Nougaro qui chante l’eau verte du Canal du Midi. Je frémis à Brest avec Miossec dans le vent de l’avenue Jean-Jaurès. J’ai passé un week-end à Bruxelles accompagné par Jacques Brel et la mer du Nord pour dernier terrain vague. J’invite Barbara quand des gouttes d’eau tombent sur Nantes. J’ai croisé Higelin en gare d’Angoulême. Je n’ai jamais mis les pieds à Sète, mais il y a fort à parier que je m’y rendrais avec la guitare de Brassens en bandoulière.

Des p’tits trous, des p’tits trous…

Mes escapades parisiennes m’envoient quant à elles au Nord-Est de la capitale, à la station Porte-des-Lilas. Inévitablement, à la lecture du nom résonne l’air de la chanson du poinçonneur de Serge Gainsbourg. Il y a d’ailleurs dans le quartier un jardin public qui porte le nom de l’homme à tête de chou.

« Le Poinçonneur des Lilas » est le premier morceau que Serge Gainsbourg interprète lui-même en 1958. C’est pourtant la version des Frères Jacques qui fera son succès. Vingt ans plus tard, le groupe Starshooter en fait une reprise punk. Aujourd’hui, c’est la version originelle qui s’impose dans les esprits.

L’idée de la chanson est venue à son auteur un jour où il prit le métro et s’était mis à discuter avec le poinçonneur. Celui-ci avait avoué qu’il attendait avec impatience la fin de sa journée pour enfin voir le ciel.

Selon ses biographes, Gainsbourg prenait le métro du temps où il n’avait pas les moyens de se payer un taxi, mais il est peu probable qu’il l’attendait Porte des Lilas. Il devait vraisemblablement le prendre à la station Porte-Dauphine, de l’autre côté de Paris. Il a ensuite choisi de chanter les Lilas pour la facilités des rimes. Peut-être aussi a-t-il été influencé par la récente sortie du film « Porte des Lilas » de René Clair, connu pour être le seul film dans lequel ait joué… Georges Brassens.

Le poinçonneur de Gainsbourg est connu pour son refrain entêtant “des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous”. Chaque vers ou presque est devenu un classique de la littérature gainsbourienne.

Arts-et-métiers direct par Levallois

Aujourd’hui, on prend la ligne 11 du métro parisien pour se rendre Porte-des-Lilas. Elle s’arrête quelques secondes à la station Arts-et-Métiers. La mélodie de Gainsbourg revient en mémoire et indique que pour accéder à cette station par la Porte des Lilas, il faut prendre “direct par Levallois”.

Or, on a beau chercher sur le parcours de cette ligne 11, celle-ci ne se rend pas “direct par Levallois”. C’est la ligne 3 qui relie Arts-et-Métiers à Levallois-Perret. Mais à l’époque où Gainsbourg a écrit sa chanson, la ligne 11 n’existait pas et c’est la ligne 3 qui desservait la Porte des Lilas.

C’est en 1971 que la trajectoire de cette ligne 3 a été détournée vers la porte de Bagnolet. La partie qui emmenait Porte-des-Lilas, coupée à Gambetta, a été transformée en une ligne 3bis. C’est devenu une ligne quasiment oubliée qui ne compte que quatre stations et très peu de passagers. Elle est d’ailleurs si peu fréquentée que les wagons n’ont même pas de strapontins. Elle reste toutefois active.

Pour Invalides changer à Opéra

Pour Invalides, il faut bien changer à Opéra. A condition d’être sur la ligne 3 et non la 11. On prend ensuite la ligne 8 direction Balard pour rejoindre Invalides. Au passage, l’expression “Pour Invalides, changer à Opéra” est devenue le titre d’un roman (Stéphane Ronchewski, 2013, La Martinière). Un ouvrage qui ne manque pas de références au métro parisien. Et pour cause, il raconte la vie d’un contrôleur RATP. Car il y a longtemps que les poinçonneurs n’existent plus.

La station Porte-des-Lilas est donc désormais accessible par la ligne 11. Celle-ci a pour terminus Mairie-des-Lilas, au cœur de la commune des Lilas, en Seine Saint-Denis. Le village est à l’origine du nom de la Porte qui a elle-même donné son nom à la station de métro, qui a inspiré la chanson de Gainsbourg, etc.

Depuis 2016, des travaux sont engagés pour prolonger la ligne 11 jusqu’à Rosny-sous-Bois. La première station de ce prolongement aura pour nom « Serge Gainsbourg ». Joli retour de l’histoire.