Le film « La chèvre » de Francis Veber a connu un grand succès à sa sortie fin 1981 et reste une oeuvre de référence dans le film de comédie.

Les meilleures comédies du cinéma français doivent leur succès et leur postérité à la rencontre inattendue qu’elles provoquent entre acteurs aux profils différents : Bourvil et De Funès, Gabin et Belmondo, Noiret et Lhermitte, Lhermitte et Villeret, et bien d’autres.

Le grand blond et la valseuse

Pour “La Chèvre » sorti en 1981, Francis Veber a eu l’idée lumineuse d’associer Pierre Richard à Gérard Depardieu. Le metteur en scène s’est inspiré de “L’Emmerdeur”, un film d’Edouard Molinaro dont il avait écrit le scénario. Le film sorti en 1973 réunissait à l’écran Lino Ventura et Jacques Brel, l’un dans le rôle de l’homme d’action et l’autre dans celui du gaffeur malchanceux.

Lino Ventura est d’ailleurs prévu à l’origine pour jouer dans “La Chèvre » aux côtés de Jacques Villeret. Mais le tonton flingueur ne souhaite pas être associé au jeune acteur spécialisé dans les rôles de timides maladifs. Lorsqu’on lui propose Pierre Richard, Ventura accepte du bout des lèvres même s’il redoute la présence magnétique du grand blond. Finalement, Ventura quittera le projet après qu’on lui ait refusé le cachet qu’il réclamait.

Francis Veber connaît bien Pierre Richard puisqu’il lui a confié le rôle principal de son premier film, “Le Jouet”, sorti en 1976. Le comédien originaire de Valenciennes s’est fait un nom grâce à des films qu’il a lui-même réalisés (« Le Distrait« , « Les malheurs d’Alfred« , « Je sais rien mais je dirai tout« …) puis en tenant le rôle vedette de la fameuse comédie d’Yves Robert « Le grand blond avec une chaussure noire« . Les grands réalisateurs de comédies font ensuite appel à lui, tels Claude Zidi, George Lautner, Gérard Oury et d’autres.

A l’instar de Louis de Funès, Pierre Richard joue à peu près toujours le même personnage dans une expression très visuelle. Il est le grand dadais malchanceux, distrait, gaffeur qui suscite l’étonnement de son entourage puis la consternation. Le génie de Francis Veber a été de l’associer à un acteur provenant d’un autre univers, Gérard Depardieu.

Révélé par « Les Valseuses« , sulfureux film de Bertrand Blier (1974), Gérard Depardieu montre un registre plus étendu, passant du sympathique voyou au séducteur romantique, du film d’auteur à la comédie, tant avec des réalisateurs français (Téchiné, Pialat, Resnais, Truffaut…) que ceux d’Italie (Bernardo Bertolucci, Marco Ferreri…). Il accepte volontiers le projet de “La Chèvre« , mais souhaite dans un premier temps jouer le rôle du malchanceux plutôt que celui du détective.

Le début du film met en effet en avant le talent comique de Pierre Richard à travers les gaffes de son personnage. La trame du scénario exploite l’idée d’utiliser la malchance du personnage pour retrouver la jeune fille d’un richissime homme d’affaires enlevée au Mexique et elle-même réputée pour son manque de bol. Le détective joué par Depardieu est au contraire un homme cartésien qui ne croit aucunement à la notion de chance ou de malchance. Mais ses certitudes vont s’éroder peu à peu au contact du phénomène.

Le personnage joué par Pierre Richard porte le nom de François Perrin, un patronyme fétiche souvent utilisé dans les films tournés ou scénarisés par Francis Veber. Pierre Richard le porte dans les deux volets du « Grand Blond » mais aussi dans « Le Jouet » et « On aura tout vu« . Véber a également donné le nom au héros du “Coup de tête” de Jean-Jacques Annaud joué par Patrick Dewaere. Le personnage de Depardieu porte quant à lui le nom de nom de Campana, que portait Michel Constantin en 1972 dans « Il était une fois un flic » de Georges Lautner.

Tournage au Mexique

Depardieu étant vexé de n’avoir décroché le rôle le plus comique, le tournage du film n’en a été que plus tendu. Au Mexique, l’équipe loge dans un hôtel où les chambres sont partagées avec des serpents et toutes sortes d’insectes. Seul Pierre Richard, beaucoup plus chanceux que son personnage, ne subit pas de désagréments. Depardieu est piqué par un scorpion, mais c’est la bête qu’on a retrouvé morte.

Les acteurs français sont entourés d’une poignée d’acteurs locaux, dont un grand nombre ne parle pas la langue de Molière. Magie du cinéma, ceux-ci récitent leur texte pendant le tournage et seront doublés au montage. Parmi ces acteurs, on note la présence de Jorge Luke dans le rôle d’un truand, que l’on retrouvera au générique d’un autre film français tourné au Mexique, « La Vengeance du serpent à plumes » de Gérard Oury (1984) avec Coluche et Jean Rego.

Si, en dépit du titre, on ne voit aucune chèvre durant le film, le scénario ne manque pas d’animaux. Une guêpe joue un petit rôle dans un dialogue entre Perrin et Campana. Celle-ci se pose sur Perrin, lequel bien entendu est allergique. Le tournage de la scène a été réellement difficile pour Pierre Richard. L’insecte a préalablement été mutilé de son dard, mais si l’acteur n’a pas été piqué, il a néanmoins été mordu.

D’autres scènes avec les animaux n’ont pas été de tout repos. Pour une scène où Campana est menacé par un serpent, un naja a été apporté de Suisse par l’équipe du tournage mais le serpent, juste après sa courte scène, s’est échappé dans la jungle. Pour celle où Perrin est capturé par un gorille, c’est un cascadeur costumé qui a fait l’affaire. C’est d’autant plus pratique que les grands singes sauvages n’existent pas dans les jungles mexicaines.

Box office

Le film fait un carton. Sept millions d’entrées sont comptabilisées en France, dépassant d’autres films à l’affiche la même années, tels “Les Aventuriers de l’Arche perdue” de Steven Spielberg et “Le Professionnel” de Georges Lautner (avec Jean-Paul Belmondo). Le succès est tel que Veber reconvoquera le duo pour ses deux prochains films, « Les Compères » deux ans plus tard, puis « Les Fugitifs » en 1986. Aucun des deux n’atteindra vraiment la qualité de “La Chèvre”.

En 1991, “La Chèvre” fait l’objet d’un remake aux États-Unis. Réalisé par Nadia Toss, il reprend un scénario identique et place Danny Glover dans le rôle du détective et Martin Short dans celui de l’employé malchanceux. Francis Veber participe au tournage en tant que consultant. L’acteur mexicain Sergio Calderón, qui joue le rôle d’un prisonnier dans le film originel, joue celui d’un barman dans le remake.

Buddy movie

Francis Veber utilisera souvent la recette du dualité entre l’homme d’action et le malchanceux, notamment « Le Jaguar » en 1996 où Patrick Bruel et Jean Reno poussent le mimétisme jusqu’à porter les noms de Perrin et Campana. Dans “Tais-toi”, en 2003, Jean Reno est associé à Gérard Depardieu, lequel hérite enfin du rôle comique qu’il avait souhaité pour “La Chèvre”. La recette de « L’emmerdeur » aura finalement tellement fonctionné que Francis Veber en fera un remake en 2008 avec Richard Berry et Patrick Timsit.

D’autres films ont également repris cette thématique comme « Le Boulet » (2002) d’Alain Berberian et Frédéric Forestier, avec Gérard Lanvin et Benoît Poelvoorde ou « Le cactus » (2005) de Gérard Bitton et Michel Munz, avec Clovis Cornillac et Pascal Elbé. Les Américains emploient de terme de buddy movies pour décrire ces films portés par des duos d’acteurs aux univers antinomiques. « La chèvre » fait assurément partie des meilleurs buddy movies de l’histoire du cinéma.