A Nantes, on ne retrouve plus la statue de Jules Durand, syndicaliste normand, docker charbonnier, militant ouvrier, dont le nom reste associé à une terrible erreur judiciaire.

Les Nantais qui se rendent à la bibliothèque de la Manufacture des Tabacs, ou dans les locaux de la Maison Fumetti qui jouxtent la bibliothèque, passent inévitablement à côté d’un cube de béton auquel la plupart prête à peine attention. Ce cube est un socle de statue… mais il n’y a plus de statue. En s’y approchant, on peut déchiffrer quelques mots en dépit de nombreuses lettres qui s’y sont décollées : « Une ombre, toute l’infortune du monde, et mon amour dessus, comme une bête nue« , extraits d’un poème de Paul Eluard. De l’autre coté du socle on peut lire un nom, malgré une lettre manquante : « Jules Durand« .

Toute l’infortune du monde

C’est également le nom de la petite cour dans laquelle se trouve le socle. Il lui a été donné en 1982 et le panneau indique : « Cour Jules Durand, militant ouvrier (1880-1026)« . Ce nom est associé à une affaire judiciaire qui fit grand bruit au début du vingtième siècle, dans les années qui ont précédé la première guerre mondiale. Jules Durand était un syndicaliste normand qui fut victime d’une machination judiciaire. Condamné à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis, il fut par la suite innocenté, mais l’accusation l’avait tellement touché qu’il en avait perdu la raison. Il mourût dans un asile à l’âge de 46 ans.

La dramatique histoire de ce syndicaliste natif du Havre a fait l’objet d’une pièce de théâtre écrite en 1961 par Armand Salacrou, “Boulevard Durand”. Cette pièce fut jouée à Nantes en juin 1980 dans les locaux de l’ancienne Manufacture, avant que celle-ci fasse l’objet de travaux de réhabilitation. Nantes, longtemps ville ouvrière, entretient une forte tradition syndicaliste et aime rendre hommage à ceux qui défendent les travailleurs. Même si Jules Durand n’a probablement jamais mis les pieds à Nantes, la ville a tenu à lui rendre hommage en donnant son nom au sein d’un lieu symbolique du passé industriel nantais.

Lorsque la Manufacture des Tabacs fait l’objet d’une réhabilitation en 1983, il est demandé à l’artiste Gaston Watkin de créer une statue en hommage à Jules Durand. Le plasticien réalise une sculpture originale à base de tiges d’acier soudées. La statue de plus de deux mètres trône durant quelques années dans la cour. Mais un soir, quelques imbéciles ont cru marrant de l’escalader et par conséquent de la détériorer. La statue est démontée, les tiges d’acier qui la composaient ont probablement fini à la poubelle. De la statue de Gaston Watkin ne reste aujourd’hui que le socle.

L’histoire de la statue de Jules Durand est donc aussi triste que celle de l’homme qu’elle représentait. Travaillant très jeune comme docker puis comme charbonnier, Jules Durand s’est investi dans le syndicalisme en devenant secrétaire du syndicat des ouvriers charbonniers du Havre. Il était réputé anarchiste, libertaire, adhérait à la Ligue des Droits de l’Homme et militait contre l’alcoolisme qui faisait des ravages dans le milieu ouvrier.

Parodie de procès

En août 1910, une grève est mise en place par son syndicat pour réclamer une hausse des salaires et protester contre l’extension du machinisme et le coût de la vie. Pour parer cette grève et en limiter l’impact, les compagnies portuaires embauchent des ouvriers non grévistes afin de poursuivre le travail.

Parmi ces “Jaunes”, surnoms que l’on donnait aux non grévistes, Louis Dongé, un contremaître cible de nombreux ressentiments, meurt à la suite d’une rixe le 9 septembre 1910. Bien qu’il n’ait pas participé à l’incident, Jules Durand est arrêté deux jours plus tard en qualité de secrétaire du syndicat. Il est accusé, avec ses adjoints, d’avoir encouragé le meurtre du contremaître.

Lors de son procès en novembre 1910, plusieurs charbonniers non-grévistes accusent Jules Durand d’avoir explicitement commandité le meurtre de Louis Dongé. Le syndicaliste est défendu par un jeune avocat du nom de René Coty, le futur président de la République, qui de son propre aveu ne sera pas à la hauteur. La sentence condamne Durand à la peine de mort pour complicité d’assassinat, guet-apens et crime avec préméditation. Dès la fin du procès, le prévenu sera pris d’une crise de nerf.

Un Dreyfus ouvrier

Très vite, le monde ouvrier se mobilise en soutien à Durand. Un grève générale est lancée qui paralyse le Havre. L’affaire prend une ampleur considérable et est vivement commentée dans la presse, qui parle d’une “nouvelle affaire Dreyfus”. Des pétitions demandent la révision du procès. L’affaire fait écho à l’étranger, notamment en Grande Bretagne et même aux États-Unis. Le condamné reçoit les soutiens de Jean Jaurès et d’Anatole France. Le président de la République Armand Fallières doit intervenir. Il accorde en fin d’année une grâce partielle. Jules Durand échappe à la condamnation à mort, mais devra purger une peine de prison de sept ans.

Durand sera finalement entièrement gracié en février 1911. Il sort de prison mais a été gagné par un délire de persécution qui le contraint à un enfermement en asile d’aliénés. Un nouveau procès est obtenu en 1912, auquel l’intéressé ne peut assister du fait de son état psychique défaillant. Il sera définitivement innocenté en 1918 quand on aura découvert que les non-grévistes de 1910 avaient été soudoyés par la compagnie maritime pour donner un faux témoignage.

Aujourd’hui, le dossier judiciaire de Jules Durand a disparu des archives. Tout comme son dossier médical. Les faux-témoins n’ont jamais été inquiétés par la justice. Jules Durand est mort en 1926 sans même avoir été conscient qu’il était lavé de tout soupçon. A Nantes, on n’a jamais retrouvé les tiges d’acier de la statue de Gaston Watkin. Au Havre, un buste a été inauguré quai Colbert en 2018. Il a été vandalisé deux ans plus tard.

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